L’Europe commence à faire face à une question inconfortable : combien de tourisme une ville peut-elle supporter lorsque trouver un endroit où vivre devient plus difficile que trouver où séjourner.
Par Ehab Soltan
HoyLunes – Dans le centre de Barcelone, une serveuse termine son service de nuit et marche vers la gare pour entamer un trajet de plus d’une heure vers la périphérie. Autour d’elle, des dizaines d’appartements du quartier sont proposés pour des séjours de courte durée aux visiteurs. Le paradoxe urbain de l’Europe actuelle est mis à nu : il y a des logements, mais l’espace disponible pour construire un projet de vie stable est devenu une ressource rare.
Face à cette crise, Bruxelles a commencé à envisager de nouvelles règles pour les zones européennes soumises à la plus forte pression résidentielle. Cependant, le débat va bien au-delà d’une querelle juridique : ce qui est en jeu, c’est la redéfinition même de la ville et le rôle que doit jouer un logement dans les sociétés contemporaines.
Trois économies en concurrence pour un même bien immobilier
Un logement. Trois intérêts.
| Usage | La priorité | L’impact sur la ville |
| Habiter | Foyer et stabilité | Lié aux salaires locaux et à la cohésion sociale des quartiers. |
| Louer à la journée | Rentabilité touristique | Lié au pouvoir d’achat des visiteurs et des investisseurs de courte durée. |
| Investir | Rendement du capital | Connecté à la préservation du patrimoine et à l’accumulation financière. |
Le problème commence lorsqu’un logement cesse de valoir plus pour la vie qu’il abrite que pour la rentabilité qu’il peut produire.
La vulnérabilité du travailleur qui soutient la ville
Le déplacement résidentiel frappe avec une dureté particulière ceux qui font fonctionner l’économie quotidienne. À Barcelone, Madrid, Valence, Lisbonne ou Paris, les professionnels du secteur des services, le personnel soignant, les enseignants et les agents de nettoyage se voient poussés vers des zones de plus en plus éloignées.
Cette réalité se traduit dans la vie quotidienne de nombreuses familles : des travailleurs qui doivent consacrer une part disproportionnée de leurs revenus à la location de chambres partagées, ou des professionnels qui investissent des heures chaque jour dans leurs déplacements quotidiens parce qu’ils ne peuvent pas se payer un toit près de leur emploi.
Lorsque la force de travail qui soutient les services essentiels s’éloigne progressivement du centre urbain, la ville perd son tissu social et le modèle touristique lui-même commence à dépendre de travailleurs qui éprouvent de plus en plus de difficultés à vivre près de leur lieu de travail.
Une ville peut-elle rester une destination touristique attractive si ceux qui travaillent pour la maintenir ne peuvent plus se permettre d’y vivre ?

Quand un logement cesse d’être un logement
Réglementer ou limiter les hébergements touristiques peut servir de frein pour protéger le parc résidentiel existant, mais la réglementation, à elle seule, ne peut remplacer la création de nouveaux logements abordables. L’intervention sur le marché s’avère insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’une augmentation réelle du parc public de location et de l’intégration des biens vacants.
L’Europe n’a pas seulement un problème de rareté des mètres carrés ; elle est confrontée à un dilemme fondamental sur la fonction que doit remplir l’espace urbain. Une maison est simultanément un foyer, un produit touristique et un actif financier. Lorsque les trois fonctions entrent en concurrence sur le même marché, la question cesse d’être de savoir combien de tourisme peut contenir une ville et devient bien plus capitale : quelle fonction une société doit-elle protéger en premier lorsque le même mètre carré ne peut plus les satisfaire toutes ?
